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Entrevue avec Gerry Lawson d’Indigitization

Indigitization est un programme visant à promouvoir et à offrir la possibilité de numériser les connaissances dans les communautés autochtones. Cette initiative est le fruit d’une collaboration entre des groupes autochtones de la Colombie-Britannique et des partenaires universitaires, soit l’University of British Columbia (UBC) et l’University of Northern British Columbia (UNBC). 

C’est en 2012 que le programme Indigitization est mis en œuvre. Au cours des huit dernières années, l’équipe multidisciplinaire a développé des protocoles et des politiques d’accès appropriés sur le plan culturel, préparé des trousses d’outils accessibles et créé une subvention permettant de numériser les connaissances des Premières Nations de la Colombie-Britannique, en tout respect de leur réalité. Indigitization se sert des commentaires reçus pour adapter ses travaux en continu. L’équipe a aussi demandé à des participant·e·s du programme d’agir à titre de partenaires pour l’événement Indigitization Futures Forum tenu en 2016. 

Nous avons discuté avec Gerry Lawson de ce modèle unique en son genre alliant patrimoine culturel, pratiques d’information culturellement appropriées et développement communautaire durable.

Julia  Matamoros 

Partnerships Officer

 

Commençons par mettre le tout en contexte. Pourquoi le programme Indigitization a-t-il été créé et à quels besoins ou lacunes vient-il répondre? 

Lorsque le projet pilote a démarré, très peu de numérisation était effectuée dans les organismes des Premières Nations, même si le besoin était criant. Certains organismes communautaires faisaient de la numérisation, mais il leur était impossible de savoir s’ils respectaient les pratiques exemplaires en matière de numérisation. Les organismes dans les communautés possèdent de modestes ou de très vastes collections d’enregistrements du patrimoine culturel, et ce, dans presque tous les formats possibles et imaginables. C’était presque unanime : les communautés sentaient que ces enregistrements étaient trop précieux pour les confier à une organisation externe. À cette époque, il n’y avait que très peu de directives relativement aux pratiques de numérisation et le financement était généralement insuffisant pour cette tâche. 

Le financement offert aux organismes de conservation de la mémoire était bien souvent soit non disponible, soit non approprié aux collections des communautés des Premières Nations. Ces programmes de financement nous obligeaient par ailleurs à adopter des pratiques onéreuses et à fournir un accès libre complet au contenu numérisé. Sur le plan éthique, presque aucune collection de connaissances des communautés autochtones ne pouvait devenir totalement accessible. En plus des contraintes imposées par le régime occidental de propriété intellectuelle, le savoir autochtone est assujetti à des protocoles d’accès culturel distincts pour chaque communauté. Bien souvent, ces protocoles n’avaient pas été mis en place pour gérer la sphère numérique.

Qui plus est, la plupart des directives sur les pratiques exemplaires de numérisation audio étaient rédigées dans un jargon hautement technique et plusieurs d’entre elles étaient désuètes quant à l’équipement minimum requis. Bref, l’équipement requis n’était pas disponible, les documents n’étaient compréhensibles de personne hormis des expert·e·s du domaine et les « pratiques exemplaires » ne cadraient pas avec ce que l’on pourrait appeler de « pratiques actuelles ». Les gestionnaires des collections dans les communautés se trouvaient donc bloqués, aussi bien par un manque de financement que par le manque de clarté des directives pour aller de l’avant. 

 

Comment le programme Indigitization résout-il ces problèmes?

Dans le cadre du projet pilote de 2012, nous avons développé une trousse de numérisation de cassettes audio tout-en-un extrêmement facile à assembler. Le manuel d’instructions (presque totalement) exempt de jargon technique qui accompagne cette trousse permet aux petites organisations de planifier leur projet de numérisation et de suivre une méthodologie étape par étape pour l’évaluation de la condition et la numérisation aux fins de préservation. L’Irving K Barber Learning Centre (IKBLC), qui a financé le projet pilote initial, a courageusement réinvesti dans le projet pour faire de ces trousses un programme continu d’octroi de subventions. 

Nous avons pu mettre en place un processus de financement qui n’oblige pas les organisations des Premières Nations à rendre leurs enregistrements accessibles au public. Nous demandons aux communautés d’utiliser leurs collections numérisées comme base pour établir des politiques d’accès appropriées sur le plan culturel. La subvention inclut également une formation technique ainsi qu’un soutien en continu pour toute la durée de leur projet. Nous avons été en mesure d’adapter les paramètres de subvention d’un cycle à l’autre et de l’améliorer en continu afin de répondre aux besoins en capacité technique de ces organisations.

En quoi ce programme est-il unique en son genre? 

Je crois que notre programme se distingue par les personnes mêmes qui y ont travaillé. Même si l’initiative s’apparente à une collaboration purement universitaire avec l’UBC, ce projet a en fait pris racine dans la communauté. 

Notre équipe de base est restée très axée sur les besoins en constante évolution des communautés autochtones. D’autres personnes et organisations ont pu se joindre à nous et faire évoluer le programme, et ce, sans perdre de vue nos objectifs fondamentaux.

Les personnes qui ont dirigé le processus de préparation de nos guides et les membres de la direction du programme ont tous et toutes de l’expérience de travail directement dans des organismes communautaires. La première coordonnatrice du projet Indigitization, Mimi Lam, qui a préparé plusieurs des guides, a acquis la majorité de son expérience au sein de l’organisme Union of BC Indian Chiefs. C’est là d’ailleurs que j’ai moi-même développé mes pratiques de numérisation. Sarah Dupont, une femme d’origine métisse qui a repris les rênes de la coordination après Mimi, a mis à profit son expérience de travail auprès d’expert·e·s communautaires pour développer la plupart des paramètres de subvention et des protocoles de nos ateliers de formation en personne. Sarah a également porté attention aux commentaires afin de toujours innover et améliorer le processus boursier à chaque étape. Erica Hernandez-Read, des Archives de l’UNBC, jouit de solides relations avec les communautés du nord et a contribué à en développer de nombreuses autres. Lisa Nathan, de l’iSchool de l’UBC, a mis à profit sa grande éthique de travail avec les étudiants dans ce projet. Plus récemment, nous avons accueilli Kayla Lar-Son qui a pris la relève de Sarah comme coordonnatrice du programme. Sarah gère toujours de nombreux volets du programme Indigitization simultanément à ses tâches de directrice de la Xwi7xwa Library de l’UBC. Plusieurs étudiant·e·s ont abattu un travail véritablement durable dans le programme, grâce notamment aux leçons tirées de leur participation étudiante dans de précédentes activités financées. 

 

Le patrimoine culturel est si vaste : comment les communautés déterminent-elles ce qu’elles souhaitent numériser? 

Le patrimoine culturel est très large et c’est d’autant plus vrai dans les organisations des Premières Nations. Presque tous les enregistrements comportent du contenu associé à la langue, à la culture ou à l’histoire. Même des archives qui semblent banales, par exemple des enregistrements de réunions de conseils de bande, contiennent des prières, des chansons et des contes.

Certains organismes communautaires, comme les programmes ou écoles d’enseignement des langues, possèdent également des collections bien spécifiques. Ces collections contiennent parfois des enregistrements de groupes s’exprimant dans une langue en particulier, des entretiens avec des aînés ou des leçons de langue plus structurées. Dans l’ensemble, les communautés disposent de collections variées comportant une diversité de projets structurés de tradition orale, des enregistrements aux fins d’utilisation traditionnelle, des enregistrements de linguistes ou d’autres universitaires, de potlatchs ou encore de transmission des connaissances familiales. C’est exactement la raison pour laquelle Indigitization cible particulièrement le contenu du patrimoine culturel plutôt que des « cours de langues » ou certains autres thèmes plus pointus. 

Tous ces documents sont importants et nous voulons que chaque communauté décide de ses propres priorités. Les communautés se situent toutes à des étapes différentes par rapport aux défis de langue, de culture et de gouvernance qu’elles doivent relever. Chaque communauté s’attaque à ces défis selon des stratégies et priorités locales, qui auront les plus grandes retombées à long terme sur la santé de leur collectivité. C’est pourquoi les communautés sont les mieux placées pour décider du contenu qu’elles souhaitent numériser en priorité dans leurs collections.

 

Comment êtes-vous entré en contact avec les communautés au départ et comment ces relations évoluent-elles au fil de la collaboration dans le projet Indigitization? 

Pour les premières rondes de financement d’Indigitization, nous avons d’abord misé sur le bouche-à-oreille parmi nos relations et réseaux existants. Puisqu’il n’existait aucune ressource semblable à Indigitization au départ, plusieurs organismes autochtones qui étaient à la recherche de ce type d’aide étaient déjà prêts à embarquer. Au fur et à mesure que le programme gagnait en maturité, nous avons utilisé d’autres canaux pour rejoindre les gens, notamment des publicités payées dans les réseaux techniques autochtones et dans une station de radio du nord de l’Alberta. Les médias sociaux constituent aussi des vecteurs de plus en plus importants pour rejoindre nos partenaires des communautés.

Nous avons aidé plusieurs bénéficiaires de subvention, qui sont pour nous des partenaires, afin d’accroître leur capacité dans de nouveaux domaines ou former de nouvelles personnes. Nous avons également soutenu certaines de ces organisations en les aidant à obtenir des subventions d’autres organismes ou en leur rédigeant des lettres d’appui. Nous gardons le contact avec presque toutes les organisations avec lesquelles nous avons collaboré, à tout le moins de façon périodique. 

En 2016, nous avons organisé l’événement Indigitization Futures Forum. Il s’agissait d’un symposium regroupant 23 de nos ancien·ne·s partenaires et plusieurs de nos collègues de la gestion de l’information pour discuter des réussites et des lacunes quant à la numérisation du patrimoine culturel dans les communautés autochtones. Les discussions et les commentaires soulevés lors de cet événement nous ont aidé·e·s à planifier l’avenir du programme Indigitization.

Comment intégrez-vous de bonnes pratiques éthiques et culturelles dans votre travail? Était-ce un objectif dès le départ? 

Absolument, c’était un objectif dès le départ. Notre capacité à mettre en œuvre des pratiques culturelles appropriées nous venait de l’expérience personnelle des membres de l’équipe qui ont travaillé directement pour ou avec des organismes des communautés autochtones. Les membres autochtones de notre équipe contribuent également à une meilleure compréhension dans le projet, apportant des points de vue personnels sur les mécanismes de trauma et de perte culturels.

Des pratiques exemplaires en matière culturelle sont établies par les expert·e·s des communautés locales. Règle générale, je laisse de côté les pratiques inappropriées sur le plan culturel qui sont incluses dans nos guides, mais qui dominent le discours et les manières de fonctionner en numérisation. Notons par exemple les exigences très coûteuses à respecter pour l’admissibilité à du financement, l’accès complet obligatoire au contenu et l’adhésion au concept occidental de propriété intellectuelle qui ne reconnaît pas le droit des Autochtones à accéder à leur propre patrimoine culturel et à le contrôler. 

Dans le cadre du programme, nous adoptons plusieurs pratiques et protocoles dans nos communications et dans nos ateliers de formation qui permettent d’approfondir les relations avec les communautés. Ainsi, nos partenaires se sentent mieux accueilli·e·s et plus disposé·e·s à apprendre lorsqu’elles et ils visitent nos installations universitaires coloniales. 

Ayant agi à titre de directrice pendant la majeure partie de l’existence de notre programme, Sarah Dupont est celle qui s’est battue pour intégrer la plupart de ces pratiques. Par exemple, des représentant·e·s des communautés autochtones accueillent nos participants et contribuent au partage de connaissances lors des discussions dans les différents projets. Ou encore, des traiteur·euse·s autochtones se chargent de la plupart de nos repas communs. Les exemples sont nombreux, car c’est une préoccupation de premier plan lorsque nous planifions nos rassemblements.

 

D’un côté, on trouve la numérisation de contenu en tant que telle et de l’autre, la gestion de l’information du patrimoine numérique au fil de sa croissance. Quelle est votre vision quant à l’accès et à l’utilisation de ce matériel? 

La gestion de l’information est un domaine extrêmement coûteux. Au début de notre projet, nous nous attaquions à un enjeu ciblé, mais essentiel, faisant partie d’un problème plus vaste. Le succès de la numérisation n’est possible que dans un certain cadre. Nous avons accès pendant un certain temps seulement à de l’équipement pouvant faire jouer ces formats et les médias eux-mêmes sont parfois endommagés avec l’âge. 

Actuellement, nous préparons des guides sur des formats assez courants comme le VHS, le Betamax et la bobine libre. Ces formats sont beaucoup plus complexes à numériser que la cassette audio. Nous préparons en ce moment d’autres ressources pour soutenir les processus de base de la gestion des collections. C’est le point de départ pour résoudre le problème plus large de gestion de l’information. Nous devons aussi tenir compte de la portée que nous souhaitons donner à notre programme. Nous n’avons pas à régler chaque problème distinct et de nombreux cas seraient mieux pris en charge par d’autres organisations ou équipes.

 

Quelles stratégies adoptez-vous pour que ces archives circulent?

L’un des plus importants systèmes de gestion de contenu (SGC) émergent est Mukurtu. Mukurtu est un SGC en source ouverte, qui vise à donner les moyens aux communautés autochtones de gérer et de partager leur patrimoine culturel de manière appropriée. À l’origine, il a été développé pour une communauté autochtone australienne, afin qu’elle puisse gérer l’accès à l’aide de protocoles locaux. Par la suite, ce système a pris de l’ampleur et il est maintenant possible de l’adapter aux protocoles locaux d’autres communautés autochtones. Ce système est loin d’être parfait, mais il est un véritable pionnier pour orienter des organisations communautaires vers des pratiques de gestion de l’information plus structurées. Michael Wynne, membre de l’équipe de Mukurtu, siège à notre comité directeur pour nous aider à mieux concerter nos efforts communs. 

 

Pensez-vous qu’Indigitization pourrait éventuellement collaborer avec d’autres partenaires que les universités ou avec d’autres secteurs en particulier? 

Le projet Indigitization est multidisciplinaire et intersectoriel dans son essence et il a toujours été ouvert à la collaboration lorsque les objectifs concordent. C’est une qualité essentielle pour la plupart des membres de notre équipe de savoir remettre en question certaines pratiques que l’on nous a apprises. De telles collaborations peuvent prendre la forme de partenariats structurels, par exemple, lorsqu’une nouvelle organisation intègre l’équipe d’Indigitization. Il peut aussi s’agir de partenariats temporaires, lorsque nous nous associons à un autre groupe pour développer de nouvelles ressources ou atteindre un nouveau public cible. La collaboration peut aussi demeurer informelle, où chaque organisation aide l’autre à atteindre ses objectifs sans engagement plus grand. 

Les Archives de l’UBNC sont un partenaire de longue date, tout comme le Sustainable Heritage Network de la Washington State University. Actuellement, nous développons de nouvelles relations de travail avec le First Peoples Cultural Council ainsi qu’avec des collègues de la Mount Royal University. Au fil de notre croissance, nous devons accroître notre capacité, particulièrement en ce qui concerne les outils éducatifs, le soutien aux systèmes de gestion de l’information et l’élargissement de la portée de nos ressources; c’est pourquoi nous serons appelé·e·s à établir des partenariats avec des organisations qui ont des objectifs semblables et qui sont bien positionnées pour relever ces défis.

 Cette entrevue a été modifiée pour des raisons de clarté et de longueur.

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